Comment ritualiser la mort ?
Comment faire une place à la mort dans des sociétés qui en ont perdu les rites ? Éric Fiat et François Damas interrogent la possibilité d’apprivoiser la fin de vie, entre cérémonies d’adieu, euthanasie et nouvelles pratiques funéraires.
Professeur de philosophie à l'Université Paris-est, reponsable d'un master d'éthique médicale et hospitalière appliquée
Chef du service des soins intensifs et Président du comité d'éthique du centre hospitalier Citadelle à Liège
Alain Finkielkraut reçoit François Damas , médecin et auteur de Ritualiser la mort (Michalon, 2026), et Éric Fiat , philosophe et auteur de Où sont donc mes morts allés ? (Bayard, 2026).
" Un riche laboureur sentant sa mort prochaine, fit venir ses enfants, leur parla sans témoin. " Cette scène de La Fontaine , autrefois banale, est sortie de notre ordinaire. Comme l’écrit François Damas dans Ritualiser la mort , on ne meurt plus chez soi, entouré des siens : on meurt à l’hôpital et seul. La mort n’est plus l’occasion d’une cérémonie que le mourant préside ; elle devient un phénomène technique obtenu par l’arrêt des soins. Les cérémonies mortuaires ont elles aussi perdu leur lustre d’antan : les endeuillés se font discrets, les costumes sombres et les signes du deuil disparaissent. " Nous sommes sans doute la première civilisation qui de la mort a perdu le mode d’emploi ", écrit Régis Debray . Ce phénomène est-il irréversible ? Doit-on l’imputer au progrès de la raison ? Peut-on encore apprivoiser la mort, ou du moins lui faire une place dans les sociétés modernes ?
L’expérience de François Damas comme médecin à Liège l’a conduit à observer de nouvelles manières d’accompagner la fin de vie . Lorsqu’une mort peut être programmée, explique-t-il, elle peut aussi être préparée comme " un véritable dernier projet de fin de vie ". Des gestes, des paroles et une cérémonie peuvent alors se construire autour du mourant et permettre aux proches de " ritualiser la fin ".
Éric Fiat partage la conviction que les êtres humains ont besoin de rites : " Le rite, c'est ce qui donne un étaie au vacillant, une forme à un nuage de pleurs, un fauteuil à un épuisement, une adresse à un errant. " Mais peut-on inventer un rite ? Pour le philosophe, celui-ci suppose " quelque chose qui est plus vieux que soi ", dont on hérite et que l’on transmet Ouverture dans un nouvel onglet . François Damas en défend une conception plus souple : une parole, une fleur , un morceau de musique peuvent constituer " quelque chose de simple mais de signifiant qui rend le moment mémorable ".
Éric Fiat s’inquiète de l’idée d’une " fin de vie réussie " et insiste sur " l'ambivalence, voire le clivage, du cœur de l'immense majorité des mourants ". Le désir que la souffrance cesse peut coexister avec celui de continuer à vivre, chez le mourant comme chez ses proches et les soignants : " N'ayons pas l'écoute hémiplégique, écoutons les moments où les trois cœurs désirent que cela s'arrête, écoutons les moments où les trois cœurs désirent que cela continue. "
François Damas ne fait pas, précise-t-il, " un panégyrique de l'euthanasie ", mais " un panégyrique de l'accompagnement de la fin de vie ".
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