« L’adolescence du perroquet » d’Amélie Nothomb : extrait exclusif de son roman de la rentrée
Le Louvre ferme un jour par semaine. Je trouve cela scandaleux : le mardi, je n’ai pas le droit d’aller chez moi. On pourrait voir les choses autrement. Six jours par semaine, n’importe qui a le droit d’aller chez moi. Il faut croire que je suis d’un naturel hospitalier, car cela ne me dérange pas.
Jeune, j’habitais rue du Faubourg-Saint-Honoré. Si près du Louvre que je m’y rendais pour un oui ou pour un non. Une file au guichet, le tarif étudiant et le tour était joué.
J’appelais cela aller constater la beauté. Elle devait être constatée souvent. Je me gorgeais d’Égypte, de Mésopotamie et de Grèce ; je me flattais d’avoir plus d’amis de marbre que de chair. À vingt ans, parcourir au pas de charge la galerie des Italiens me persuadait d’être l’intime des femmes les plus éblouissantes.
La vie a accompli son œuvre. J’ai travaillé, j’ai déménagé, j’ai rencontré des gens, j’ai aimé.
Il y a peu, je suis passé par la rue du Faubourg-Saint-Honoré et j’ai été saisi par le sentiment d’inquiétante étrangeté qu’inspirent les lieux qui furent à soi et qui ne le sont plus. Ce n’était pourtant pas la première fois que je retournais dans ce quartier, d’ailleurs pas si éloigné de celui où j’habite désormais, et je me suis demandé pourquoi j’éprouvais cette angoissante impression de dépossession.
Vingt-cinq années s’étaient écoulées. Je ne regrette pas la jeunesse, même si je n’apprécie pas davantage l’âge mûr. La nuit d’après, j’ai fait un rêve uninominal, comme cela peut m’arriver : j’ai rêvé du mot « Louvre ». Il n’y avait pas de contenu onirique en dehors de la présence phonique et graphique de ce nom. La voix ne disait qu’un seul Louvre, en insistant tellement que j’aurais pu y entendre un accent circonflexe. « Loûvre ».
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