Fin de vie : « La fraternité et la dignité ne sont pas les valeurs exclusives d’un seul camp »
Les prises de position de Mgr Matthieu Rougé et de Mgr Laurent Ulrich sur l’aide à mourir ne se contentent pas de rapporter une opposition de fond à la loi. Ils donnent aussi à voir une certaine représentation du conflit de valeurs.
Peuvent-ils laisser entendre qu’avec leur position, ils « aident à vivre » tandis que les partisans du texte de loi « aident à mourir » ? Des personnes favorables à l’aide à mourir ne peuvent-elles pas, elles aussi, se considérer comme engagées pour la dignité, la solidarité ou la protection des personnes vulnérables ?
Cette manière de présenter le débat mérite d’être interrogée. Lorsqu’un désaccord politique est formulé comme une opposition entre ceux qui défendent les valeurs et ceux qui risquent de les trahir, l’espace permettant de reconnaître la légitimité morale de l’adversaire se réduit.
Pourtant un débat démocratique confronte des citoyens pouvant avoir des expériences, des convictions et des conceptions différentes de la dignité. Pour Mgr Rougé , la possibilité de recourir à la mort provoquée risque de faire peser une pression sur les personnes fragiles. Cette inquiétude est légitime : une personne malade peut être influencée par son entourage, par des contraintes économiques ou par le sentiment d’être devenue une charge.
Mais une autre conception de la vulnérabilité est possible. Une personne gravement malade peut demeurer un sujet capable de parler de sa souffrance, de ses convictions et de ce qu’elle considère comme une fin de vie acceptable. Respecter cette personne peut alors signifier non seulement la protéger contre les pressions, mais aussi prendre au sérieux sa parole et son autonomie. Pourquoi faudrait-il nécessairement opposer ces deux exigences ?
Le point le plus délicat n’est pas que les évêques défendent leurs convictions . Ils sont parfaitement légitimes à le faire. La question est plutôt de savoir si la fraternité, la dignité, la solidarité ou la protection des plus fragiles peuvent apparaître comme les valeurs exclusives d’un seul camp, le leur.
Les partisans de l’aide à mourir peuvent eux aussi invoquer ces valeurs. Ils peuvent considérer que la fraternité consiste à ne pas imposer à une personne une prolongation de souffrances qu’elle juge insupportables, que la dignité implique de conserver une capacité de décision sur sa fin de vie, ou que la solidarité exige des soins palliatifs de qualité tout en permettant, dans certaines situations, une autre réponse à la souffrance.
Les mêmes mots recouvrent alors des conceptions différentes.
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