Écrire le désir à l'épreuve de la Grande Guerre
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En imposant une distance entre les soldats sur le front et leurs femmes restées à l’arrière, la Première Guerre mondiale contraint les couples à formuler par écrit le désir sexuel. Dans une correspondance, en plus de mots tendres, un couple s'est même envoyé des poils pubiens et du liquide séminal.
Professeure d'histoire contemporaine à l'Université de Rouen-Normandie, spécialiste des relations conjugales pendant la Première Guerre mondiale.
Il est toujours très compliqué pour les historiens et les historiennes d’entrer dans la chambre conjugale. Ils ont souvent plus facilement accès aux normes qui régissent les comportements, moins aux pratiques sexuelles des acteurs et des actrices du passé. Mais la guerre qui sépare les couples les contraint à s’écrire : et soudain, des sources précieuses permettent de documenter l’intimité.
Constant, à la tête d’un commerce de vins et spiritueux, n’est mobilisé qu’en février 1915. Le jour de son départ, il écrit à sa femme Gabrielle restée dans le Jura : "Je suis tout entier à tes caresses et à tes baisers que tu me prodiguais encore ce matin". Dans ce premier moment loin d’elle, c’est une mémoire sensible, des sensations physiques, qu’il tente de retenir. Par la suite, Constant et Gabrielle poursuivent une correspondance dans laquelle ils expriment sans pudeur l’attente des retrouvailles charnelles et leur sexualité d’attente. Allant jusqu’à imaginer par écrit des séances de masturbation et à échanger par courrier poils pubiens et liquide séminal, palliatifs au manque sexuel.
Cette correspondance érotique donne accès de façon détaillée à ce que les médecins du XIXe siècle appelaient la "fraude conjugale", c’est-à-dire une sexualité non orientée vers la procréation, et qui était alors condamnée moralement et même considérée comme dangereuse pour la santé.
La correspondance érotique de Gustave Courbet dévoilée à la bibliothèque de Besançon
Comme Constant et Gabrielle, d’autres couples utilisent le support écrit pour exprimer leur désir. Mais la facilité avec laquelle ce couple particulier exprime ses désirs et détaille ses pratiques est trompeuse. Car les correspondances de guerre qui nous sont parvenues sont souvent bien plus sages : des épistoliers ne disent que rapidement leur affection, quand d’autres cherchent malgré tout à exprimer le désir de façon discrète.
Il faut bien avoir en tête que, à partir de l’entrée en guerre, de nombreux couples se mettent à écrire des lettres quotidiennes pour la première fois : ils doivent alors non seulement trouver les mots, mais aussi des moyens de déjouer la pudeur.
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