Sommes-nous ventriloqués par l’IA ?
ChatGPT et les autres IA génératives produisent du langage. Mais à force de les consulter, finissent-elles par façonner le nôtre ? La philosophe Anne Alombert interroge l’influence des algorithmes sur notre manière de penser et de nous exprimer.
Depuis 2024, le mot "crucial" semble avoir envahi les discours publics, notamment à l’Assemblée nationale. Il figure aussi parmi les termes particulièrement employés par ChatGPT. Faut-il y voir une simple coïncidence ? Vous croyez vous servir de ces IA génératives comme des outils neutres, mais elles sont en réalité en train de transformer vos manières mêmes de parler. Alors, seriez-vous ventriloqués par l’IA sans le savoir ?
Avec l’aide d’un linguiste et anthropologue américain Benjamin Lee Whorf, la philosophe Anne Alombert explore dans cette chronique Fil philo , comment cette influence algorithmique du langage s’exerce et pourquoi elle soulève des questions importantes. Un sujet... crucial, justement.
Un tel phénomène avait déjà été mesuré en 2024 par un groupe de chercheurs ayant analysé des milliers d’heures de podcasts en anglais. Ils avaient constaté que l’usage de termes très mobilisés par ChatGPT, comme le verbe "delve", qui signifie "creuser", ou l’adjectif "meticulous", qui signifie "méticuleux", avait soudainement augmenté dans les conversations humaines.
Nous qui nous prenions pour des êtres parlants, maîtres et possesseurs de nos techniques, nous découvrons que notre langage lui-même est influencé par les machines algorithmiques ! Peut-être avez-vous vous-mêmes remarqué que vos expressions, votre style ou votre ton ont changé depuis que vous utilisez les grands modèles de langage ? Alors, serions-nous ventriloqués par l’IA ?
Pour comprendre les enjeux de ce phénomène, il faut rappeler que la langue des chatbots n’est pas neutre : au contraire, elle charrie de nombreux biais.
Selon la philosophe Anne Alombert : "Loin de mobiliser un supposé "langage naturel" , chaque modèle impose en fait à ses usagers une certaine manière de parler, donc, potentiellement, une certaine manière de penser !"
En effet, nos catégories de langage conditionnent nos représentations mentales ! C’est en tout cas la thèse défendue par le linguiste et anthropologue américain Benjamin Lee Whorf dans les années 1950. Benjamin Lee Whorf soutient, de manière assez radicale, que la pensée est déterminée par la langue et que certaines réalités, expériences ou idées demeurent impensables sans les mots pour les exprimer.
Benjamin Lee Whorf explique par exemple que, là où un Français dispose d’une seule catégorie pour désigner la neige et perçoit donc celle-ci comme une réalité unifiée, la langue inuite disposerait de plusieurs mots différents pour désigner la neige qui tombe, la neige à terre, les tas de neige, etc. À travers ces différences linguistiques, ce sont autant de manières de voir le monde qui s’ouvrent ou qui se ferment.
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Imaginez que les systèmes d’IA dominants abandonnent certaines catégories : celles-ci seront alors de moins en moins utilisées par les humains.
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