En chute libre
En écho à l'œuvre "La Chute d'Icare" de Pieter Brueghel l'Ancien, le philosophe Mathieu Potte-Bonneville se demande, le regard posé sur l'iconique photographie "Falling man" de Richard Drew prise le 11 septembre 2001, quel instinct nous ferme les yeux lorsque quelqu'un tombe.
A cette distance, on ne peut dire s’il ferme ou non les yeux. Tout de lui aura été scruté – sa chemise blanche, le pan de t-shirt orange qui s’aperçoit par en-dessous, et par-dessus la veste suggérant qu’il travaillait au restaurant “Windows on the World” dont soixante-dix neuf employés et quatre-vingt onze clients périrent ce même jour ; mais le onze septembre 2001 à 9 heures 41 minutes et 15 secondes, à l’instant où se referme l’obturateur du Nikon DSC-620 que braque le photographe Richard Drew venu ce matin-là pour un shooting de mode, on est trop loin pour dire si l’homme qui tombe garde les paupières serrées ou si le sol encore lointain s’écarquille dans son champ de vision à la vitesse épouvantable que lui dicte la loi du mouvement rectiligne uniformément accéléré. Mais peut-être n’était-ce pas là votre question, Patrick ; peut-être vous demandiez-vous s’il nous est seulement possible à nous d’ouvrir les yeux sur lui, si l’image intitulée Falling man se laisse regarder en face – et dans ce cas c’est une excellente question ; car rarement photographie fut plus largement reproduite, du plus petit journal local jusqu’aux colonnes du New York Times , page 6. Le quadrillage imparable des tours fendu en deux parties égales par la virgule d’une silhouette calligraphiée la tête en bas fut ainsi placée sous les yeux de chaque américain, encore que “sous les yeux” soit peut-être mal dire tant sa verticale effarante toise le regardeur de haut. Mais rarement la publication d’une photographie suscita chez les lectrices et lecteurs de ces titres de presse une telle réprobation, un monceau de courrier si virulent qu’il créa une autocensure et rendit pour de longues années Falling man invisible, introuvable, à une époque où internet n’autorisait pas encore un accès immédiat à l’iconothèque mondiale. L’image fut jugée, en un clin d’œil, iconique et obscène, devenant selon son auteur « le cliché le plus connu que personne n’a jamais vu ”.
Quand quelqu’un tombe, quel instinct nous ferme les yeux ? Dans le cas de Falling Man , deux éléments sont à noter. D’une part, lorsqu’on s’étonne de l’émoi créé par une photographie qui ne présentait pourtant ni sang, ni ruines, aucun graphic content, il faut bien sûr répondre que c’est justement le calme, la solitude, la composition presque sereine de cette image qui la rendent insoutenable, privant l’œil de toute prise devant la certitude que cet homme encore indemne va mourir – c’est une image lisse, certes, mais au sens où on le dit d’une paroi, sans arête pour vous arrêter, dont nul signifiant ne dépasse pour vous retenir d’y tomber. D’autre part, unique pli dans cette forêt d’angles droits, l’homme qui tombe replie légèrement la jambe droite le long de l’autre, tendue, introduisant dans la posture le trouble d’une aisance, l’hypothèse d’un plongeon...
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