Anatomie d’une chute : Brueghel, Icare et nous, spectateurs
Un homme qui tombe et se noie, au loin — et qui le regarde ? Chacun trouvera le moyen de détourner les yeux. Mais depuis un demi-millénaire, "La Chute d’Icare" de Pieter Brueghel l’Ancien nous regarde et nous interroge : comment faire front à autrui et nous tenir face aux malheurs des autres ?
Professeur d’histoire de l’art de la période moderne à l’Université de Genève
Historien de l’art et commissaire d’exposition, spécialiste de la peinture flamande et hollandaise des 16° et 17° siècle, professeur à l’université de Paris 1-Panthéon Sorbonne
Historienne, maître de conférence en histoire de la photographie à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
« Il est doux, quand la vaste mer est troublée par les vents, de contempler du rivage la détresse d’un autre ; non qu’on se plaise à voir souffrir, mais par la douceur de sentir de quels maux on est exempt », écrit le philosophe romain Lucrèce, à l’entame du deuxième chant de son De rerum natura. Le poète du chant du monde, héros du matérialisme, pose ainsi cette question dérangeante : peut-on jouir de se savoir en sécurité, et cette jouissance est-elle redoublée par le spectacle de ceux qui sont en danger ? Naufrage avec spectateur est le titre d’un livre saisissant du philosophe allemand Hans Blumenberg qui explore ce dilemme moderne : comment faire front à autrui et nous tenir face aux malheurs des autres ? Et que voyons-nous depuis le rivage de l’instabilité du monde quand nous savons que si l’on voit des bateaux au loin, en fait, comme le dit Pascal, nous y sommes embarqués ? Autant de questions que nous pose depuis un demi-millénaire La Chute d’Icare de Pieter Brueghel l’Ancien.
Regarder à nouveau ce paysage-monde aujourd’hui, c’est aller voir les mille et une manières de le regarder, mais aussi nous demander où nous sommes, nous, spectateurs. À la place du laboureur, du berger ou du pêcheur ? Pour trouver où poser notre regard, mais aussi déjouer les pièges visuels que le peintre a posés partout dans cette allégorie profane, Patrick Boucheron s’entretient avec :
Et comme chaque semaine, Mathieu Potte-Bonneville nous envoie une Carte Postale , dans laquelle il se demande, à partir de la photographie "Falling man" de Richard Drew, quel instinct nous ferme les yeux lorsque quelqu'un tombe.
En fin d'émission, nos deux invitées sont rejointes par notre sociétaire du jour, l’historienne de la photographie Eléonore Challine . Le temps de sa chronique, elle attire notre attention sur le détail d'un autre tableau que celui de Brueghel, – antagonique en quelque sorte – où l’on voit aussi des jambes se débattre à la surface de l’eau : Le Négrier de Joseph Mallord William Turner, peint en 1840, onze ans avant la mort du peintre. Extrait :
" Comme dans le tableau de Bruegel, on distingue clairement un bateau à trois mâts. Mais dans la toile du peintre romantique anglais, il s’agit d’un négrier, c’est-à-dire un bateau conçu pour être rempli d’esclaves, que Markus Rediker dans "À bord du négrier : une histoire atlantique de la traite" (2007, 2013) avait qualifié de “forteresse flottante”.
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