Belgique : l’extrême droite privée de direct 2/5 : Débat avec l'extrême droite : "Le contre-discours ne fait que renforcer la croyance"
Faut-il débattre avec l’extrême droite ? Pour les partisans belges du cordon médiatique, qui interdit aux médias de recevoir en direct les représentants d'extrême droite en Belgique francophone, la réponse est "non". Et leurs arguments s’appuient notamment sur l’exemple de leur voisin français.
Le cordon sanitaire médiatique, spécificité de la Belgique francophone, est le fruit d’une réflexion collective entre les rédactions, les constitutionnalistes et les politologues, notamment.
Pour eux, le dispositif se justifie ainsi : en recevant en direct les représentants de partis d’extrême droite, les journalistes s'exposent à contrevenir à leur déontologie en laissant passer à l’antenne des propos liberticides.
Mais débattre avec l’extrême droite est-il nécessairement contre-productif ? Les partisans belges du cordon médiatique en sont convaincus. Et leurs arguments s’appuient notamment sur l’exemple de leur voisin français.
Février 1984, sur Antenne 2, Jean-Marie Le Pen est invité dans "L'Heure de vérité". C'est la première fois que le président du Front national passe sur le plateau d'une grande émission politique. À la rédaction, cette invitation, permise par une intervention de François Mitterrand qui voyait-là une opportunité de diviser la droite, s'est jouée à un vote près.
Jean-Louis Servan-Schreiber, qui à un moment lui fait face, invite le président du Front national à s'expliquer sur des propos qu'il a tenus dans le Morbihan, reproduits ensuite dans Le Figaro : " Demain, les immigrés s'installeront chez vous, mangeront votre soupe et coucheront avec votre femme, votre fille ou votre fils." " Comment décrire autrement la véritable invasion qui est en train de se produire dans notre pays ? La constitution de véritables villes étrangères, imperméables à l'autorité, au fisc, à la police ? Et cette invasion - je ne sais pas comment dire cela autrement - qui ne cesse de croître. Comment expliquer aux gens qu'elle les menace dans l'essence même de leur liberté et de leur devenir " lui répond Jean-Marie Le Pen.
Antenne 2 permet l’éclosion d’une bête médiatique. Les idées du Front national peuvent se frayer un chemin dans des millions de salons. Quatre mois plus tard, la liste du parti d'extrême droite, donnée à 4% dans les sondages pour les élections européennes fait quasiment 11%.
En Belgique francophone, c’est ce péril que les défenseurs du cordon sanitaire médiatique redoutent. Parmi eux, le politologue François Debras, spécialiste de l’analyse des discours. Selon lui, débattre avec l’extrême droite est contre productif :
"Plus on attaque la croyance d'une personne, plus celle-ci va essayer de la défendre. Et en attaquant ses ressentis, ses émotions ou ses identités dans un contre-discours, on va les faire exister dans l'espace public une première fois lorsque l'orateur ou l'oratrice s'exprime, et une deuxième fois lorsque nous allons nous mêmes tenter de le ou la contredire. Pour illustrer cela, on peut prendre l'exemple d'un concept forgé par Renaud Camus en France : la théorie du grand remplacement. Toutes les enquêtes sociologiques, politiques, ethnographiques, montrent qu'il n'existe pas.
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