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« L’Inconnue du quai de Javel » de Philippe Jaenada : extrait exclusif de son roman de la rentrée

Ouest-France ·
« L’Inconnue du quai de Javel » de Philippe Jaenada : extrait exclusif de son roman de la rentrée

Une blanquette. Voilà ce qui me ferait plaisir à midi, aujourd’hui, 7 septembre (d’habitude, je ne déjeune pas – en plus il fait chaud, trop chaud pour septembre et trop chaud pour une blanquette – mais j’ai faim, je me suis levé tôt), près du pont Mirabeau, une bonne blanquette de veau, avec du riz, de la sauce, des oignons, des carottes. Malheureusement, je ne me fais pas d’illusions : à L’Apollinaire, cette brasserie dont la terrasse – où je suis assis sur une chaise en osier grenat – donne vers le pont, ou dans le café qui tient l’autre angle du début de la rue de la Convention, pour la blanquette je peux toujours courir. D’ailleurs on n’en trouve presque plus, de blanquette de veau, dans les restaurants parisiens, probablement parce que le veau est cher, le bon veau, le prix du plat serait rédhibitoire pour pas mal de gens, et de la mauvaise blanquette avec du gras de mauvais veau, personne n’en veut. Bref. Je termine mon Perrier (pas encore l’heure de l’apéro), laisse un billet de 5 euros sous la bouteille verte et traverse le quai André-Citroën en direction du pont Mirabeau. Je vais descendre à gauche au bord de la Seine et marcher jusqu’au pont du Garigliano, près duquel on a trouvé, quai de Javel, cette nuit du 6 au 7 septembre, le corps en partie dénudé d’une jeune femme brune, étranglée – cette nuit mais il y a soixante-seize ans, du 6 au 7 septembre 1949.

Dès l’après-midi du 7, plusieurs journaux du soir ont consacré quelques lignes à la découverte du cadavre de l’inconnue : « Un drame mystérieux a eu son épilogue cette nuit sur les berges de la Seine, près du viaduc d’Auteuil [que le pont du Garigliano a remplacé en 1967]. Les gardiens de la paix découvraient, à 1 h 30, quai de Javel, le corps d’une jeune femme paraissant âgée de vingt-cinq ans, dépourvue de toute pièce d’identité. Il fut transporté à l’hôpital Boucicaut, où l’on établit d’abord un signalement de la morte : 1,70 mètre, cheveux châtain foncé, vêtue d’une jupe noire et d’un pull mauve, jolie, très bien faite. Ses ongles étaient vernis, et ses sourcils récemment épilés. Des empreintes de doigts étaient encore visibles autour de son cou. […] La morte inconnue du quai de Javel a été étranglée avant d’être transportée jusqu’à la Seine. […] Aucun immeuble ne s’élève dans les parages immédiats, ce n’est qu’un lieu de passage, mal éclairé, très sombre, assez sinistre au surplus. […] Le meurtrier est sans doute venu en voiture, des traces d’huile sont visibles à cet endroit. […] L’assassin de la morte aux beaux cheveux lui a remis son pull-over à l’envers. […] L’inconnue était nue quand elle a été assassinée. […] Le crime a pu être l’œuvre d’un sadique. C’est le commissaire de police du quartier de Javel qui a été chargé d’enquêter sur les circonstances du meurtre et de rechercher son auteur. »

Je ne sais pas quelle était la température ce 7 septembre en 1949, mais aujourd’hui l’air chaud colle, même au bord de l’eau le très peu de vent semble provenir d’une bouche de soufflage invisible, on plisse les yeux.

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