L'Instant poésie de Séphora Pondi : "Clown" de Henri Michaux, s’autoriser le néant
Malgré le siècle qui nous sépare de l’œuvre de Henri Michaux, sa poésie désarme et bouleverse toujours autant Séphora Pondi. Et plus particulièrement son poème "Clown" qui dépeint le métier de comédien et le dépouillement de soi.
"Clown" est l'un des poèmes d’Henri Michaux qui émeut le plus Séphora Pondi, par son humanité, sa profondeur, et son dépouillement presque métaphysique. Ecrit en 1939, il raconte le dénouement, l’acceptation d’une version beta de nous-mêmes, voire presque un " aveu de médiocrité ". Pour la comédienne, ce texte décrit de la plus belle des manières le métier de comédien, et réussit à " rendre sublime un aveu de médiocrité ".
Henri Michaux est un écrivain belge, né le 24 mai 1899 à Namur. Installé à Paris en 1924, il y côtoie les peintres surréalistes et se lie d’amitié avec Jules Supervielle. C’est à lui qu’il dédie d’ailleurs le premier poème "Énigmes" de Qui je fus (1927). Après avoir longuement voyagé de 1927 à 1937, en Asie et Amérique du Sud, il se retire dans le Midi durant la guerre. Ailleurs , Connaissance par les gouffres , Épreuves , exorcismes , Face aux verrous , L’infini turbulent , La nuit remue , Plume , Poteaux d’angl e ou La vie dans les plis sont autant d’autoportraits du poète. Henri Michaux meurt à Paris le 19 octobre 1984.
Un jour Un jour, bientôt peut-être. Un jour j’arracherai l’ancre qui tient mon navire loin des mers.
Avec la sorte de courage qu’il faut pour être rien et rien que rien, je lâcherai ce qui paraissait m’être indissolublement proche. Je le trancherai, je le renverserai, je le romprai, je le ferai dégringoler D’un coup dégorgeant ma misérable pudeur, mes misérables combinaisons et enchaînements « de fil en anguille ». Vidé de l’abcès d’être quelqu’un, je boirai à nouveau l’espace nourricier.
À coups de ridicules, de déchéances (Qu’est-ce que la déchéance ?) par éclatement, par vide, par une totale dissipation-dérision-purgation, j’expulserai de moi la forme qu’on croyait si bien attachée, composée, coordonnée, assortie à mon entourage et à mes semblables, si dignes, si dignes, mes semblables.
Réduit à une humilité de catastrophe, à un nivellement parfait comme après une intense trouille. Ramené au-dessous de toute mesure à mon rang réel, au rang infime que je ne sais quelle idée-ambition m’avait fait déserter. Anéanti quant à la hauteur, quant à l’estime Perdu en un endroit lointain (ou même pas), sans nom, sans identité
CLOWN, abattant dans la risée, dans le grotesque, dans l’esclaffement, le sens que contre toute lumière je m’étais fait de mon importance Je plongerai. Sans bourse dans l’infini esprit sous-jacent, ouvert à tous ouvert moi-même à une nouvelle et incroyable rosée à force d’être nul et ras... et risible...
Ce poème est lu par Sonia Masson, Gaël Kamilindi et Sara Valeri. "Clown" (1939) de Henri Michaux est issu du recueil Peintures , inclus dans le recueil L’Espace du dedans paru en 1956 et disponible en Pléiade chez Gallimard.
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