Jean-Paul Enthoven : il faut imaginer Narcisse heureux
Volontiers morose, Freud l’affirmait : "Le bonheur ne fait pas partie du programme de la Création." Cette position définitive, Kant l’avait défendue avant lui : "Si la Providence avait voulu que nous fussions heureux, elle ne nous aurait pas donné l’intelligence." Schopenhauer, Flaubert et autres esprits du même calibre ne pensaient pas autrement.
Le bonheur ne serait-il bon que pour les benêts ? Bien sûr que non.
On peut, comme Jean-Paul Enthoven, décider d’inscrire ses pas dans ceux de Stendhal, lequel n’avait pas honte de déclarer : "Je remplirais des volumes si j’entreprenais de décrire tous les souvenirs enchanteurs des choses que j’ai vues." Romancier parfois déconcertant, Enthoven est un essayiste étincelant, et ici plus que jamais.
Egrenant anecdotes personnelles, citations bien choisies et réflexions acérées, son Dictionnaire amoureux du bonheur prolonge les savoureux Souvenirs d’égotisme de son maître Stendhal (un livre que même ce ronchon de Paul Léautaud vénérait).
En s’appropriant une formule de Woody Allen, Enthoven reconnaît "être né dans le judaïsme avant de (se) convertir au narcissisme".
Le moi n’est pas toujours haïssable, pourvu qu’on cultive l’amour et la bonté en plus de ses plaisirs et de son élégance vestimentaire.
Se tenant à l’écart des passions tristes, Enthoven établit une distinction fondamentale dans le genre humain : selon lui, il y aurait d’un côté les "biophobes" dépressifs et gris, de l’autre les "biophiles" épicuriens et hédonistes.
Biophile absolu, Enthoven aime : Montaigne, Diderot et le prince de Ligne ; La Dolce Vita , La Grande Belleza et Le Cercle des poètes disparus ; le soleil, l’été, les cyprès et les bains de mer ; la diététique, la gymnastique et le sport (un match de foot, une balle bien frappée au tennis, une descente en ski dans la poudreuse).
Encore faut-il trouver les justes endroits où flâner.
Les lieux de prédilection de notre dandy cosmopolite ? Capri, Saint-Tropez, Rome, l’Uruguay, la Zahia de son ami Bernard-Henri Lévy à Marrakech dans le quartier de Sidi Mimoun ou le mythique Pink Palace de Beverly Hills.
Mathilde Panot vouerait aux gémonies ce livre ultra-élitiste – mais, après tout, personne ne reproche à Proust de ne pas être descendu dans les mines pour écrire Germinal .
Si cet allègre et lumineux Dictionnaire amoureux du bonheur n’est porté que par la félicité, Enthoven en écarte quand même quelques fâcheux.
On conseille les entrées piquantes sur Jean-Jacques Rousseau et surtout Michel Houellebecq , "ce prosateur cossu qui a eu le génie de se déguiser en damné de la vie", aux livres remplis de "sexe banal ou imaginatif, éventuellement zoophile".
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