« Le patrimoine français est d’abord une fiction utile » : le débat d’Aurélien Bellanger et Emmanuel de Waresquiel
Viollet-le-Duc et Vivant Denon ont chacun façonné une certaine idée de la France : l’un en réinventant le Moyen Âge, l’autre en inventant le musée universel. Dans leurs romans et biographies, Aurélien Bellanger et Emmanuel de Waresquiel interrogent, à travers deux figures de bâtisseurs, la manière dont une nation choisit ce qu’elle conserve, montre et transmet. Une conversation sur les frontières entre histoire et fiction, authenticité et réinvention.
Denon invente le musée universel, Viollet-le-Duc invente un Moyen Âge stylistiquement pur qui n’a jamais existé tel quel. Le patrimoine français est-il d’abord une fiction utile ou un héritage constaté ?
Aurélien Bellanger. Viollet-le-Duc se définirait comme un rationaliste absolu : dans ses écrits sur l’architecture, il cherche d’où viennent le fronton du temple grec ou les arcs-boutants des églises. Il est du côté de la vérité. Ce qui m’intéresse, c’est qu’aujourd’hui ce travail de vérité nous apparaît, dans sa globalité, comme un travail de faussaire, sans doute parce que nous sommes sortis de cette façon encyclopédique d’organiser le monde. Il avait des projets de livres qui auraient couvert la totalité des cultures de l’humanité ; il n’en aura fait qu’un, sur la Russie. Sans le vouloir, il a exploré les limites d’un modèle civilisationnel qu’il a très bien mis en scène.
Emmanuel de Waresquiel. Denon m’intéresse comme clé de compréhension du passage des Lumières au romantisme. Nourri du beau idéal classique et des écrits de Winckelmann, il devient romantique par effraction. Je pense en particulier à son intérêt anachronique pour les « peintres bizarres » – les primitifs italiens ou allemands –, à l’attention qu’il prête aux monuments hérités du Moyen Âge, jusqu’alors négligés. C’est lui qui invente l’introspection, le goût du détail, « l’histoire anecdotale », la « couleur locale », bien avant les romantiques français du XIXe siècle.
Vos deux personnages traversent les régimes sans rupture visible – Denon, de Louis XV à Charles X ; Viollet-le-Duc de la monarchie de Juillet à la IIIᵉ République naissante. Qu’est-ce que cette continuité des élites culturelles, par-delà les ruptures politiques, dit de la France ?
A.B. Il s’est joué, avec la Révolution française, un événement dont personne ne doute qu’il soit l’un des deux ou trois plus grands de l’histoire de l’humanité. Ils le savent, sans trop savoir quoi en faire. Chez Viollet-le-Duc, cela prend une forme...
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