Avoir raison avec... Samuel Beckett 5/5 : L'art de jouer
Comment joue-t-on Beckett ? Comment fait-on exister un personnage qui semble parfois ne plus être un personnage ? Comment incarner une parole qui hésite, se reprend, tourne en rond ou s’interrompt ?
On dit souvent que Samuel Beckett est un auteur difficile pour les spectateurs. Mais ceux qui savent le mieux à quel point il est exigeant sont sans doute ses interprètes et leurs metteurs en scène. Car chez Beckett, les outils habituels du théâtre disparaissent progressivement. Moins d’action. Moins de psychologie. Moins de mouvement. Peu de personnages, des décors réduits à l’essentiel, des corps immobilisés, enfermés ou empêchés. Parfois même, il ne reste plus qu’une voix dans l’espace. Beckett ne facilite rien à l’acteur. Il ne lui offre pas toujours une histoire continue, une biographie sur laquelle s’appuyer, ni de motivations psychologiques clairement identifiables. Il lui impose en revanche une langue d’une très grande précision, des répétitions, des ruptures, des silences et un rythme qui ne supporte guère l’approximation.
Rencontre avec le metteur en scène Alain Françon et la comédienne Dominique Valadié pour mieux comprendre comment s'apprivoise le rythme et la langue de Beckett.
Sur toutes les pièces de Beckett qu'il a mises en scène, Alain Françon a travaillé avec les cahiers de régie de son auteur-metteur en scène. " C'est magnifique parce qu'il fait des commentaires, il change le texte, il coupe et essaie de comprendre pourquoi il a écrit ça. Le metteur en scène Beckett est encore plus intelligent que l'auteur ."
Par exemple, le personnage de Krapp dans La dernière bande est censé avoir un pantalon trop court dans le texte tel qu'il est publié. Or, lorsqu'il met la pièce en scène, Beckett estime que cette idée est stupide car, Krapp étant vieux, il devrait rapetisser et porter un pantalon qui traîne au sol. Un exemple parmi d'autres qui témoigne non seulement de la différence entre le Beckett auteur et le Beckett metteur en scène, mais aussi de son extrême précision. Le cahier de régie d' En attendant Godot faisait plus de trois cents pages, rappelle Alain Françon. La comédienne Dominique Valadié n'a quant à elle pas ressenti le besoin d'aller les lire. " Je prends le texte et je le dis tout de suite. Il n'y a pas de préparation, pas de lecture du texte. On dit le texte tout de suite dans la situation et on en fait l'épreuve indéfiniment ."
Lorsque l'on demandait à Beckett pourquoi il écrivait, deux réponses lui venaient. L'une comique : " Je ne suis bon qu'à ça ." L'autre tragique : " pour respirer ". La respiration est au cœur des textes de Beckett, qui fournit souvent des indications de temps. Pour le metteur en scène, c'est parfois un véritable casse-tête. Alain Françon explique avoir tendance à favoriser le rythme à certains moments, quitte à faire sauter certains temps. Pour Dominique Valadié, la respiration se situe à l'endroit du texte : " Le texte a une respiration propre, on essaye de le rencontrer. Ce n'est pas une incarnation. Ça a plus à voir avec être dans le rythme de la pensée, dans les pièces. "
Oh les beaux jours de Samuel Beckett, mise en scène Alain Françon, avec Dominique Valadié et Alexandre Ruby.
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