La sagesse et la cohérence du poète haïtien René Depestre
René Depestre a 102 ans : le poète haïtien des Corbières, entre poésie, révolution, errance et « érotisme solaire ». Entretien avec Marie Joqueviel-Bourjea, maîtresse de conférences en littérature française moderne et contemporaine à l'université Paul-Valéry de Montpellier, et spécialiste de l’œuvre depestrienne (1).
♦ Le Haïtien René Depestre est entré en littérature par les portes royales de la poésie. Il a publié en 1945 son premier recueil de poèmes, Etincelles , à l’âge de 21 ans et n’a plus cessé d’écrire depuis. Parallèlement, engagé politiquement, il lance une campagne révolutionnaire qui fait chuter le gouvernement et lui vaut à 22 ans d’être exilé de son pays natal.
♦ Son errance conduira Depestre en Europe, puis en Amérique latine et Cuba, avant qu’il ne s’établisse en France dans les années 1970. Son œuvre composée aujourd’hui de poésie mais aussi de fictions et d’essais, lui assure une renommée internationale. L’homme s’est vu décerner des prix prestigieux dont le prix Renaudot en 1988 pour son roman Hadriana dans tous mes rêves . Ce 29 août, c’est entouré de ses admirateurs et de ses amis que l’écrivain fête ses 102 ans à Lézignan-Corbières, dans sa maison bien nommée la Villa Hadriana.
RFI : Entré dans le grand âge, René Depestre ne publie plus beaucoup. Toutefois, l’année 2026 a été marquée par la réédition d’une anthologie de ses œuvres poétiques complètes Rage de vivre par les éditions Seghers. Il a aussi à son actif de la fiction, des essais et de nombreuses tribunes dans la presse. Qu’est-ce qui, selon vous, fait l’unité de cette œuvre, qui est sans doute une des plus marquantes aujourd’hui dans le champ francophone ?
Marie Bourjea : Je dirais que cette unité, on la trouve d’abord, dans la qualité de la langue de Depestre, que ce soit dans sa poésie ou dans sa prose narrative ou encore dans sa prose critique. Il y a une tenue humaine, une confiance dans l’homme qu’on retrouve dès la préface d’ Etincelles , le tout premier volume de poésie qu’il faisait paraître en 1945.
Dès ses débuts, son écriture se caractérise par un désir de vie qui fait une large place à l’idéalisme, tout en étant ancrée dans un rapport étroit au réel et à l’autre, doublée d’un sens profond de justice. C’est cette tenue-là que traduit son oeuvre, arrimée à une façon d’être et de vivre, qui est toujours la sienne encore aujourd’hui, alors qu’il vient d’avoir 102 ans.
« Me voici nègre aux vastes espoirs » écrivait-il dans le poème d’ouverture d’ Etincelles ...
C’est quelque chose qu’il pourrait redire encore aujourd’hui. René Depestre n’a jamais désespéré. Il continue de croire aux promesses de l’avenir, alors qu’il aurait eu mille raisons de croire à la mauvaiseté du monde et de l’homme. Il est bouleversé par la dérive mafieuse de la classe politique de de son pays. Il y a des combats qui ont été perdus, il le reconnaît lui-même.
Il avait toutes les raisons du monde de désespérer, d’en vouloir à la terre entière, mais non, il n’a jamais cessé de porter haut ses espoirs. Il est convaincu que la fraternité finira par remporter in fine et cela il l’affirme sans naïveté aucune.
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