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« Un citoyen capable de s’ennuyer est un citoyen plus difficile à distraire de l’essentiel »

La Croix ·
« Un citoyen capable de s’ennuyer est un citoyen plus difficile à distraire de l’essentiel »

Doomscrolles -tu (1) en vain ? Le « no-scroll summer » (« l’été sans scroller ») est la nouvelle tendance estivale de la jeunesse («scroller» signifie faire défiler les contenus sur son portable, et «doomscroller» désigne un défilement morbide qui génère de l’anxiété, NDLR). L’objectif est de remplacer le réflexe compulsif de consultation de son écran de smartphone par des activités manuelles, sportives ou de plein air pour briser la dépendance algorithmique.

Mais comment s’y prendre ? L’été promet le ralentissement. Moins d’agenda, moins d’écran, plus de temps. Mais à peine le rythme baisse-t-il qu’un malaise s’installe : nous ne savons plus quoi faire de ce temps-là.

Alors nous le remplissons, encore, de listes d’activités, de séries, de scroll infini, comme si le vide nous faisait peur. Le paradoxe est là : nous rêvons de ralentir et nous sommes incapables de nous arrêter.

Il est temps de réhabiliter ce que nous avons appris à fuir : l’ennui. La réponse la plus commode consisterait à croire qu’il suffit de mieux s’organiser : moins d’écrans, plus de nature, un programme équilibré entre farniente et activités.

Pourtant, c’est encore raisonner en termes de remplissage : même la déconnexion est devenue une activité, calendarisée, mesurée en heures sans notification, comme si le vide devait, lui aussi, être rentabilisé. Le problème n’est pas ce que nous faisons de notre temps libre, mais davantage que nous ne supportons plus de n’en rien faire.

Nos économies de l’attention se sont donné une mission : ne jamais laisser un instant sans objet. Une notification comble la file d’attente, une série comble la soirée – que faire, maintenant que le dernier épisode de House of the Dragon a été diffusé ? –, une application comble jusqu’au trajet en tramway.

L’ennui, autrefois passage obligé de l’enfance, dernier refuge du dimanche après-midi, a presque disparu de nos existences adultes. Marx appelait la fin du capitalisme par la libération inéluctable de notre temps de vie par des machines toujours plus sophistiquées ; nous avons surtout perdu l’espace vide où ce temps libre pouvait respirer.

Le philosophe Blaise Pascal notait déjà, au XVIIe siècle, que le malheur des hommes tenait pour beaucoup à leur incapacité à demeurer tranquillement assis dans une chambre. Rien de nouveau, donc, sinon l’ampleur inédite des moyens dont nous disposons pour fuir figurativement cette chambre, et la rapidité avec laquelle ils s’y engouffrent.

Un enfant qui s’ennuie invente un jeu, une histoire, un monde et nomme ses peluches de sobriquets toujours plus inventifs. Un adulte qui s’ennuie retrouve, malgré lui, le fil d’une idée laissée filer en janvier, une question qu’il n’avait pas eu le temps de se poser, une envie rangée au fond d’un tiroir, une mise à jour cérébrale non traitée. L’ennui n’est pas un vide à combler mais un espace à habiter en pleine conscience.

Il y a aussi, dans cette capacité à ne rien faire, une forme d’exercice civique que l’on sous-estime.

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