Pourquoi les Indiens, si accueillants avec leurs invités, sont-ils si malpolis dans l’espace public ?
La scène se passe le mois dernier, dans le salon business de l’aéroport de Delhi. Un homme installé à côté de moi, vêtu d’une impeccable chemise en lin, va passer quarante minutes, sur son téléphone avec haut-parleur, à faire résonner toute la banalité de sa conversation à travers la pièce. Dispendieuse ironie, il porte un casque antibruit autour du cou.
Dans la salle, personne ne dit rien. Bien sûr, nous échangeons quelques regards entendus. Ces fameux coups d’œil accusateurs qui signifient : pourquoi sommes-nous ainsi ? qu’est-ce qui ne tourne pas rond chez nous ? pourquoi ne peut-on pas s’en empêcher ? Puis, un à un, nous retournons à nos écrans, cédant la pièce au plus bruyant d’entre nous.
Il a tout de l’homme qui se targue de voyager dans le monde entier, d’avoir les moyens, de faire des escales à Francfort ou de passer ses vacances à l’île Maurice. Il doit sans doute avoir un avis très tranché sur les arômes de café, et publier sur les réseaux sociaux des photos de lui dans des clubs tokyoïtes.
Pourtant, dans l’espace public, plus rien de tout cela n’existe. Et il n’est pas le seul dans ce cas-là. Nous autres entretenons d’interminables appels téléphoniques en tentant de couvrir le brouhaha des restaurants, regardons des vidéos à plein volume dans l’espace public, refusons de faire la queue, dédaignant la notion d’espace personnel à autrui… En somme, nous donnons des leçons mais choisissons de ne pas les appliquer à nous-mêmes. Il serait facile d’en conclure que tout le monde se croit tout permis. Mais sans doute ne faut-il pas s’arrêter là.
Bien sûr, il y a les explications habituelles. En Inde, l’espace public est considéré comme une propriété du gouvernement – autrement dit, comme une décharge commune. Le respect des lois y est rarement récompensé, tandis que leur transgression ne porte guère à conséquence.
La forte densité démographique transforme chaque geste quotidien en une question de survie et, devant le manque de ressources, le fameux adage [hindi] “adjust kar lo” (“il faut s’adapter”) devient un réflexe logique. En l’absence de régulation ou de surveillance, ce désordre ambiant ne fait qu’alimenter un chaos permanent.
Le sociologue [canadien du XX e siècle] Erving Goffman a introduit le concept d’ “inattention civile” pour désigner cet accord tacite qui permet de rendre vivable le quotidien dans nos villes modernes. Il consiste à admettre la présence d’un étranger d’un coup d’œil, avant de détourner ostensiblement le regard, comme pour signifier qu’on a reconnu son existence et qu’on ne l’entravera pas. Il s’agit d’accepter l’autre comme notre égal civique, dont les revendications de tranquillité publique sont aussi légitimes que les nôtres.
Problème : en Inde, l’espace public est émotionnellement sous-développé. Nous avons importé l’esthétique de la vie cosmopolite avant d’en avoir intériorisé la grammaire morale. Nous savons suivre la mode vestimentaire, réserver un restaurant ou acheter un billet d’avion, et pourtant nous n’avons pas intégré l’idée que partager un espace requiert une retenue commune.
En Inde, le quotidien repose en grande partie sur la familiarité, la permission et la hiérarchie.
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