IA : peut-on se sentir auteur de ce que l’on ne fait plus seul ?
À mesure que l’IA efface la page blanche, elle gomme aussi les repères.
Pour une génération entrée sur le marché du travail avec ces outils, la production devient souvent co-production, au risque de fragiliser le sentiment d’être vraiment compétent ou légitime.
Entre le gain d’efficacité et l’impression de dépossession, c’est toute la construction de l’identité professionnelle qui vacille.
Reste une question : peut-on se sentir auteur de ce que l’on ne fait plus seul ? Dans l’étude "La Fabrique du Manager" , réalisée conjointement par JobTeaser et l’Edhec, 50 % des Gen Z utilisent des outils d’IA dans leur travail, versus 40 % pour la Gen Y et 28 % pour la Gen X.
Cette dépendance se reflète aussi dans leur rapport à la production intellectuelle : 47 % des moins de 35 ans (contre 26 % de l'ensemble des salariés) reconnaissent présenter des contenus largement générés par des agents d'IA .
Cette collaboration n'est pas dénuée de conséquences.
Plus d'un jeune actif sur cinq (41 %) dit avoir déjà ressenti de la gêne ou de la honte en étant félicité pour un travail réalisé par l'IA, contre 22 % pour l'ensemble des salariés.
Par ailleurs, près d'un quart des collaborateurs (23 %) déclare ne plus toujours savoir si une idée leur appartient réellement ou si elle a été suggérée par l'IA.
Une forme de culpabilité Derrière ces chiffres, une question presque philosophique : peut-on se sentir auteur de ce que l’on n’a pas produit de bout en bout ? Pendant longtemps, nos sociétés occidentales ont associé le mérite à l’effort, comme l’avait notamment analysé Max Weber.
Dans cette vision, produire un texte en cinq minutes plutôt qu’en cinq heures pourrait presque engendrer une forme de culpabilité.
Mais ce logiciel est-il encore celui d’une génération qui refuse davantage de sacrifier son épanouissement personnel sur l’autel de la réussite professionnelle ? D’autres penseuses, comme Hannah Arendt ou Simone Weil , permettent d’ailleurs de déplacer la question : la valeur du travail ne réside pas nécessairement dans la souffrance qu’il exige, mais aussi dans sa capacité à nous engager, nous transformer et nous permettre de créer.
Dès lors, peut-on encore se "transformer" par le travail lorsque l’IA en réalise une partie ? Les travaux sur le sens au travail distinguent quatre grandes dimensions : l’importance que nous lui accordons, la compréhension de nos tâches, le sentiment de contribuer aux objectifs de l’entreprise et, enfin, celui de nous sentir utiles.
L’IA peut venir percuter chacune d’elles : brouiller ce que l’on attend réellement de nous, automatiser des tâches que nous aimions accomplir ou encore fragiliser notre sentiment d’utilité face à un outil capable de produire plus vite que nous.
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