ENTRETIEN. Amélie Nothomb : « L’oiseau est tellement notre maître en tout »
Amélie Nothomb dévoile son nouveau roman, L’Adolescence du perroquet , paru chez Albin Michel. Entretien.
Beaucoup d’oiseaux ont les yeux placés sur les côtés de la tête : leur vision n’est pas frontale comme la nôtre. Est-ce aussi une manière de lire vos livres, en acceptant plusieurs angles à la fois ?
Ce serait une utopie qui m’irait complètement. Et ce serait logique de la part de notre espèce. Je suis persuadée que, que nous le sachions ou non, nous ne cessons d’imiter l’oiseau. Le langage, on l’a piqué à l’oiseau, mais aussi la musique, le vol. C’est pour ça que je suis tellement obsédée par les oiseaux. L’oiseau est tellement au-dessus de nous. Il est tellement notre maître en tout.
Chez certains perroquets, les deux oreilles communiquent à travers des cavités du crâne : le son résonne davantage. Or, dès Hygiène de l’assassin , vous décriviez l’oreille comme un « gueuloir intérieur », où les mots doivent être « écoutés en soi ». Le son vient-il chez vous avant le langage ?
Oui. C’est très difficile. En plus, le son ne m’arrive pas complètement brut. Il faut que je taille dans ce son. Je le travaille au moyen du langage et je le travaille en « raclant ». Je racle de manière à ce que ce son devienne du langage. Racler du son, je ne sais pas si ça fait sens, mais je vous assure que ça en fait pour moi.
Vos phrases courtes, leurs répétitions et les grands blancs des pages donnent alors au livre l’allure d’une partition. Le son doit-il compter autant que le sens ?
C’est tout à fait vrai. Le silence est indispensable à la musique. C’est le rêve d’effacer totalement la différence entre le fond et la forme. Le moment où le son devient exactement ce qu’il désigne. C’est un idéal que j’ai l’impression d’atteindre parfois par l’écriture.
Dans Psychopompe , écrire revenait à voler. Avec ce perroquet, écrire devient-il désormais chanter ?
C’est vrai que l’oiseau a deux façons de nous fasciner : le vol et le chant. Toutes proportions gardées, mon écriture, c’est mon chant à moi. J’ai quand même acquis avec le temps pas mal de caractéristiques aviaires, mais je suis encore très loin de mon idéal.
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Alban, lui, reste très ordinaire jusqu’à sa rencontre avec la beauté, au musée du Louvre ou dans la musique. Est-ce elle qui déclenche cette autre manière de percevoir ?
Ah oui. Moi, je ne fonctionne que quand j’ai affaire à la beauté. Le restant du temps, je suis assez proche d’Alban. Je peux être un néant absolu. La beauté, c’est l’instant de grâce où on peut enfin affronter le réel. Et ce n’est pas le contraire de l’horreur. Au Louvre, il y a toute l’horreur du monde. Mais dans un tel style qu’enfin, on peut y survivre.
Votre idéal serait donc aussi de transmettre au lecteur cet état particulier d’écoute et de perception ?
Quand je décide de publier un livre, j’espère qu’il va produire sur le lecteur l’effet qu’il a produit sur moi en l’écrivant. J’espère lui donner les mêmes sensations qu’à moi. Je veux croire que les gens me lisant sont dans l’état où moi je suis quand je les écris. Cet état me grise et j’aime le vivre.
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