Démographie : la jeune Afrique, dernier grand réservoir d'émigration, par Stephen Smith
À la manière dont L’Assommoir, d'Émile Zola, fait comprendre l’alcoolisme et la prostitution de misère sous le Second Empire en France, GraceLand, de Chris Abani, témoigne des débuts de la grande migration subsaharienne à la fin du XX e siècle.
L'écrivain nigérian s’inspire de son vécu pour raconter la fuite en avant d’un jeune pour qui la vraie vie est une promesse à tenir, plus loin.
Publié en 2004, le roman relate la vie d’Elvis Oke, depuis son village natal dans le sud-est du Nigeria jusqu’à son départ aux États-Unis en passant par un bidonville de Lagos.
GraceLand désigne l’espérance d’une vie meilleure, idéalement dans la résidence éponyme d’Elvis Presley, l’idole absolue du protagoniste.
Mais il pointe aussi — sur le mode sarcastique, donc plutôt comme Disgraceland — le Nigeria, le pays le plus peuplé au sud du Sahara.
Au moment de ces faits, à la fin des années 1970, le Nigeria comptait près de 80 millions d’habitants.
Il en compte aujourd’hui trois fois plus, environ 240 millions, dont la moitié a moins de dix-huit ans.
C’est une république d’enfants et d’adolescents.
L’espérance de vie y est de 55 ans, la même qu’en France en 1930.
Le rouleau compresseur de la croissance démographique — la population nigériane a été multipliée par 13 depuis un siècle, par rapport à un facteur multiplicatif de 1,7 pour la France ou de 5 pour l’Inde — lamine la fameuse "tradition africaine", désormais plus vivante dans l’imaginaire occidental que sur un continent où les "vieux sages" se perdent dans une profusion de jeunesse.
C’est un quotidien de rude rivalité entre jeunes — une version locale de La Guerre des boutons — qu’Elvis, après la mort de sa mère, vit dans le bidonville de Lagos, "mi-taudis, mi-paradis, moche et violent mais beau en même temps".
Le magnétisme des grandes villes est la face brillante de l’exode rural.
Dans la mégapole lagunaire qu’est Lagos (près de 3 millions d’habitants en 1980, plus de 15 millions aujourd’hui), Elvis ne survit que grâce à "Rédemption", le chef d’un gang qui l’entraîne dans une martingale de crimes : vol, trafic de drogues, prostitution, rapt, extorsion de rançon, torture et, enfin, meurtre.
Finalement, c’est partir ou périr.
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