"Chez les jeunes Chinois, l'IA suscite un mélange d'enthousiasme et d'appréhension" : l'éclairage de l’anthropologue Xiang Biao
L' IA connaît un formidable engouement en Chine, qu'il s'agisse de Doubao, l'équivalent de ChatGPT, ou d'OpenClaw, un agent IA capable réserver des billets d'avion, gérer des emails ou effectuer des paiements.
Le gouvernement chinois, qui mise à fond sur cette technologie, ne compte pas en rester là : il vise une pénétration de l'IA de 70 % de la société d'ici à 2027 et de 90 % d'ici à 2030.
Directeur de l’Institut Max-Planck pour l’anthropologie sociale, à Halle, en Allemagne, et ancien professeur à Oxford, Xiang Biao, l'un des meilleurs spécialistes de la société chinoise, analyse dans une interview à L'Express les conséquences de ce phénomène sur la jeunesse chinoise.
Entretien.
L'Express : Comment les jeunes Chinois vivent-ils l'incroyable essor de l'IA dans leur pays ? Xiang Biao : Avec un mélange d'enthousiasme et d’appréhension, assez proche de ce qu'on observe ailleurs en Asie, mais avec des spécificités.
L'enthousiasme se joue à deux niveaux : pour le progrès technologique en tant que tel, mais aussi pour les avancées du pays, qui créent un sentiment de fierté dans la compétition avec les Etats-Unis.
La peur, elle, concerne l'avenir de chacun.
C'est en réalité un schéma ancien en Chine : on est fier et optimiste pour la nation prise collectivement, mais plus pessimiste dès qu'on redescend à l'échelle individuelle.
D'où vient cet optimisme collectif pour la technologie ? La société chinoise est technophile depuis au moins les années 1970-1980 — c'est un héritage socialiste.
Contrairement à l'idée reçue selon laquelle le capitalisme serait plus avancé technologiquement, le socialisme a en réalité embrassé la technologie de façon encore plus offensive, parce qu'il croit que le progrès matériel est le fondement du progrès social.
Le slogan des "Quatre Modernisations" — industrie, agriculture, technologie, armée — remonte à la fin des années 1970, et a été renforcé après les réformes qui s’ensuivirent.
Depuis les années 2010, la numérisation a placé la Chine à l'avant-garde de la compétition technologique mondiale pour une raison bien précise : la reconnaissance faciale ou les modèles de langage de l’IA ont besoin d'une base de population immense et de quantités massives de données.
La taille de la population chinoise, sa langue unifiée et son organisation sociale homogène rendent la diffusion de la technologie à grande l'échelle particulièrement facile.
Contrairement à celui des Etats-Unis (généraliste et polyvalent), le modèle chinois est davantage appliqué à des secteurs spécifiques (logistique, agriculture, manufacture, administration, santé) qu’aux Etats-Unis, et "open source" [NDLR, accessible et réutilisable gratuitement par tous].
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