POINT DE VUE. Climat : « Je n’ose plus regarder la nature »
« Il est assez rare, pour un auteur, de pouvoir vivre les histoires qu’il invente. C’est un privilège dont je me serais bien passé. J’avais décrit dans mon roman « Aqua » une année terrible dans le bocage ornais : inondations l’hiver avec des pluies chaudes de mousson, canicules sahariennes l’été. J’avais rédigé des pages mélancoliques sur les feuilles roussies avant l’heure, les rus à sec, les collines jaunies, les cours d’eau anémiés. J’avais imaginé les cultivateurs qui irriguent leurs champs pour la première fois, les éleveurs en quête de fourrage, les maires prenant des arrêtés de restrictions d’eau. En pleine Normandie, pays de l’herbe grasse et des vingt-cinq mots pour désigner la pluie, du broussin à l’abernaudée en passant par la verse, le choc climatique est particulièrement brutal : impensable, inacceptable, et pourtant irréfutable.
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Car tout cela était prévu en toutes lettres par les climatologues, par exemple dans les rapports du GIEC normand, qui annoncent depuis des années les sécheresses que nous subissons. Mais le savoir n’empêche pas la douleur. On a la gorge sèche en passant devant les hêtres cramés, les pieds qui brûlent en marchant sur la terre dure et craquelée, l’estomac qui gronde en observant les chevaux et les vaches s’acharner sur des brindilles d’herbe sèche, le cœur qui se serre dans le silence d’un monde dont la vie se retire. Nous portons désormais en nous, même au milieu de nos bonheurs privés, une ombre de tristesse. Comme me l’a dit une voisine, « je n’ose plus regarder la nature ». Parce qu’on souffre pour elle. Et peut-être aussi parce qu’on a honte, honte de décennies de déni et d’inaction alors que les connaissances scientifiques sont disponibles depuis les années 80.
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Les températures et les vagues de chaleur ne constituent pas des « records », comme on lit trop souvent. Ce sont les nouvelles normes de nos paysages et de nos existences. Il ne sert à rien de se mentir en espérant, l’année prochaine ou la suivante, une météo plus douce. Notre climat est définitivement transformé. Même si la France et – rêvons un peu – le monde atteignaient à marche forcée la neutralité carbone, nous ne pourrons pas revenir en arrière. Nous allons rembourser pendant quelques siècles encore notre dette climatique, fruit de notre incontinence énergétique.
Il y a néanmoins un élément vital sur lequel nous pouvons agir dès à présent : l’eau. L’objectif de tout vivant sur terre, comme l’expliquent le philosophe Baptiste Morizot ou l’hydrologue Charlène Descollonges, est de ralentir l’eau. Les alvéoles de nos organismes, les galeries des lombrics dans les sols et les méandres des rivières ont tous la même fonction : retenir les gouttes le plus longtemps possible avant qu’elles ne filent vers la mer. C’est moins de stockages dont nous avons besoin que de ralentisseurs .
Ces ralentisseurs, on les connaît : ce sont les haies, les zones humides, les prairies naturelles .
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