Edouard Balladur à L'Express en 2022 : "J'ai peur qu'on ne traite pas les vrais problèmes qui se posent au pays"
Edouard Balladur est un homme inquiet.
Il contemple avec curiosité le monde qui l'entoure et le moins que l'on puisse dire est qu'il ne pèche pas par optimisme.
La guerre en Ukraine a, selon lui, prouvé que "ce n'est pas seulement à Poutine qu'on ne peut pas faire confiance pour respecter un accord mais à la Russie elle-même".
La crise a également dévoilé "l'affaiblissement économique, démographique, culturel de l'Europe", confortant Edouard Balladur dans l'idée que c'est la souveraineté française qu'il faut défendre avant la souveraineté européenne dont il affirme "ne pas être partisan".
Enfin, s'il est économe en avis et confidences sur la campagne présidentielle, il ne se prive pas de partager cette mise en garde : "Quelqu'un qui est élu par une petite majorité qui représente une part trop exiguë du corps électoral, a moins d'autorité morale ou politique que quelqu'un qui obtient une majorité plus large." Entretien.
L'Express : En quoi la situation en Ukraine marque-t-elle un tournant pour l'Europe ? Edouard Balladur : C'est un moment de vérité.
Face à la guerre que mène la Russie contre l'Ukraine, l'Europe prend enfin conscience de ce que sont ses moyens, son influence, sa capacité de décision.
Elle a raison d'explorer la possibilité d'un accord avec la Russie, mais les questions sont multiples : quelle portion du territoire ukrainien que la Russie a envahi est-elle prête à restituer, quelles indemnités attribuer pour la reconstruction, quelle confiance faire à la Russie pour le respect d'un accord qui prévoirait que l'Ukraine ne peut adhérer à l'Otan pour prix de sa libération, quelle garantie internationale crédible et durable organiser ? Que Poutine reste ou ne reste pas au pouvoir, peut-on faire confiance à la Russie ? Nous sommes encore loin du compte.
C'est aussi un moment de vérité pour la Russie qui constate quelles sont ses forces, ses faiblesses et ses illusions.
L'Europe a décidé de réagir mais elle hésite sur l'ampleur des sanctions et sur les risques, d'autant qu'elle est soumise par la Russie à un véritable chantage nucléaire.
Si elle ne réagit pas assez et laisse faire, sa crédibilité s'effondre.
Nous sommes face à quelqu'un, Vladimir Poutine, qui est peut-être capable de tout.
Il y a dans le monde dix puissances nucléaires, cinq officielles et cinq officieuses, c'est beaucoup.
Qu'est-ce qui empêcherait la Chine de dire : "Laissez-nous remettre de l'ordre sur nos frontières avec les Ouïgours et si l'Inde ou le Kazakhstan s'y opposent, nous recourrons à la guerre nucléaire !" On peut prendre bien d'autres exemples en Asie, au Moyen-Orient, en Europe.
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